« Jamais l’homme n’a été plus en butte à l’universel qu’aujourd’hui » (C.F. Ramuz, 1937) (Les textes du moi).

 

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« Jamais l’homme n’a été plus en butte à l’universel qu’aujourd’hui, même quand il se tient bien tranquille dans son coin ; aujourd’hui, l’univers vient l’y chercher. Le monde autour de lui est dans un déplacement continuel, de plus en plus rapide, de sorte que le monde est comme sans cesse présent tout entier dans un de ses points. L’auto, l’avion, la T.S.F., le cinéma ; les images, les bruits, les voix. L’homme n’a plus à faire, il n’a qu’a se laisser faire. La réalité qui l’assaille surpasse de beaucoup en richesse ses plus folles imaginations. Mais, en même temps, il se sent plus petit, à cause de sa passivité même. Il devient de plus en plus passif ; la réalité de plus en plus active. Il n’agit plus du dedans au dehors, imposant ainsi au monde vivant, par une sorte d’emprise sur les choses, ses propres dimensions ; ce sont les choses qui lui imposent les leurs, et il disparaît devant elles. Il est submergé, il se désespère. Il se voit dépossédé du vieil anthropomorphisme dont il avait vécu longtemps et qui, à son insu, faisait sa consolation. De toute part, de toutes les façons, l’univers vient sur lui par vagues successives dont les dimensions l’accablent. Et on lui dit qu’ainsi il va connaître l’univers ; mais la connaissance suffit-elle ? Et on lui dit qu’il commande, du moins partiellement, à cet univers : mais partiellement suffit-il ? Il faudrait y commander entièrement, et il voit bien que ce n’est pas le cas. Il voit bien que, pour une force nouvelle qu’il maîtrise, incessamment il en déchaîne d’autres qu’il ne soupçonnait même pas. Elles se déchainent d’elles-mêmes, à vrai dire, car elles existaient déjà, ayant été seulement ignorées de lui dans leurs causes et dans leurs effets. Et il voit en même temps que celles de ces forces qu’il a réussi à mettre à son service ont une même aptitude pour ce qu’il nomme le bien et pour ce qu’il nomme le mal, étant capables aussi bien, selon les circonstances, de détruire que de créer, de tuer que de guérir, étant indifférentes au mal comme au bien, et lui pas. Comment alors non seulement les contenir, mais encore les diriger ? Car l’homme ne les dirige qu’en vertu d’une idée, mais s’il n’a plus d’idée ? ou bien s’il n’est plus sûr de son idée ? Et, s’il s’en réfère à ses œuvres dans le passé et au témoignage qu’elles sont quand même pour lui, voilà qu’il se met à douter d’elles, car d’abord il voit bien qu’elles ne sont que transitoires, et ensuite il n’y distingue plus, faute d’échelle, la grandeur qu’il pensait y avoir mise. La grandeur ne se mesure pas au mètre. Et de nouveau : qu’est-ce que la grandeur ? N’était-elle pas seulement une illusion du vieil homme qui se croyait grand, parce que le monde était petit ? L’homme d’aujourd’hui est assailli par les grandeurs qui se mesurent : la vitesse d’un avion ou d’une auto, celle des astres, celle de la lumière, et à la fois celles dont il est cause et celles qui lui échappent. Il commence à ne plus croire qu’aux grandeurs qui se mesurent et donc qui se prouvent ; et les autres, les spirituelles, sont précisément celles qui ne se prouvent pas, mais qui s’éprouvent. Or l’homme n’éprouve plus, il pèse. L’homme a cessé d’être un artiste pour devenir un savant. La science procède par addition et apports successifs ; l’art au contraire par organisation interne ; la science procède par calculs, dont les résultats sont évidents ; l’art se contente de convaincre. Un tunnel de 15 kilomètres impressionne, mais le Louvre ? Voilà deux ordres de grandeur. Car un tunnel de 30 kilomètres sera plus impressionnant encore, mais un Louvre deux fois plus grand ? La tour Eiffel a impressionné, elle a trois cent mètres : il n’y a pas besoin d’y croire. Il n’y a aucune grandeur dans une toile de Cézanne si on n’y croit pas. Les deux grandeurs n’ont rien de commun : cependant le mot est commun. Pourquoi ?

Le mot est-il quelque chose de plus qu’une allusion à l’impression que fait sur l’homme tour à tour telle grandeur matérielle et telle grandeur spirituelle, l’impression étant la même, d’où l’identité du mot, l’impression étant émotion ? Une idée en somme esthétique, une idée de beauté qui émeut l’homme semblablement, quelle que soit son origine, qui est double, comme on vient de voir. Mais il faudrait voir qu’ensuite l’homme fait retour sur soi-même et qu’une de ces beautés l’exalte durablement, parce qu’elle est faite à sa taille, tandis que l’autre l’écrase, étant sans mesure avec lui. Et que celle qui l’écrase s’impose à lui comme une réalité, l’autre se contentant de solliciter son adhésion qu’il lui accord ou qu’il lui refuse ; l’une ne supposant que des machines à calculer et le concours de la raison, l’autre étant hostile au contraire à toute espèce de calcul, mais supposant l’existence d’une croyance. La grandeur spirituelle est de telle nature qu’il faut pour qu’elle existe que l’homme y croie ; il faut donc qu’il soit constitué de manière à pouvoir y croire et à continuer d’y croire, alors qu’au contraire chaque jour la qualité est une plus nié au profit de la quantité. »

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La pensée remonte les fleuves : essais et réflexions / C.F. Ramuz. – Paris : Plon, 1979. – (Collection Terre Humaine, dirigée par Jean Malaurie). – pp. 165-166.

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