ECHARPE BLEUE
C’était comme une journée d’hier, pas si lointaine que ça. Une journée que je garde au fond de ma mémoire, qui rejaillit soudain en ces petits matins, mon visage encore posé sur l’oreiller, sans alerte, pour raviver mes accomplissements de la vie avec ces êtres qui me connaissent; que j’ai connu. Dans ces moments, je voudrais rester encore allongée pour ne pas froisser ces souvenirs qui remontent à moi, qui illuminent ma mémoire. J’écarquille les yeux doucement, tandis que ces souvenirs viennent à moi lentement, miraculeusement. Je découvre qu’ils renferment encore en eux de nouvelles impressions cachées, dévoilées, de nouveaux éclats de couleurs, plus lumineux, plus éclatants, et parfois aussi plus sombres. Je pars les fouiller très loin dans les méandres de ma mémoire. Je me surprend au milieu de ces souvenirs qui ressurgissent tels un grain de sable recherchant un éclat du ciel, dépliant soigneusement chaque revers, chaque recoin, à la recherche d’un petit quelque chose que je n’avais pas ressenti, resté oublié, froissé.

Immobile, je ne veux pas déranger les particules de coton qui soutiennent avec douceur mon visage et mon corps, tout comme ses larmes qui doucement glissent pour atterrir près des tempes. Je souhaiterais continuer à percevoir les battements de mon coeur qui retentissent sur l’oreiller jusqu’à mon tympan. Ces souvenirs défilent, si proche du réel, car ils étaient tout simplement vrais, relevant d’un présent, passé, vécu et révolu. Ils continuent encore à rejaillir tels des petites lanternes dans les airs. Je voudrais rallumer un bout de nuit en ces matins parfois trop éclatant, pour me ramener à hier.

Je me souviens alors, je me souviens encore.

17H40 : J’envois un sms : « Je t’attends devant la gare Montparnasse, j’ai une écharpe bleue autour du cou ».

Il faisait un froid cinglant, un froid de début d’hiver qui pique les joues et qui transperce les semelles, jusqu’à vous irradier les articulations des phalanges. Immobile, je ne bougeais pas, comme une envie de figer l’espace et de contrer ce froid. J’observais mon oxygène renvoyé dans les airs de cette atmosphère.Il y avait cette foule d’individus, qui allait et venait, en sentinelles, inlassablement, le pas énergique au sol, l’urgence affichée au front, embarquée dans une mécanique incessante. Leurs regards pointés vers une issue, une entrée. Près d’eux, leurs expirations, leurs inspirations, leurs agrippements au sol : tout un déploiement sensoriel pour milles et une finalité quotidienne.

Pour ne pas perdre l’équilibre et être emporter par cette vague d’électrons libres, je fixais le sol jusqu’à me perdre dans les minuscules reliefs du béton qui amortissait les pas continuels de cette brigade citadine. Cet ahurissement compact, humain me questionnait tant : ces gens se rendent ils compte, l’énergie, la vie : son effritement incessant, sa perdition ???

Je commençais à m’impatienter. Mes genoux tremblaient de fatigue et de froid, ils commencèrent à me renvoyaient des signaux d’alertes : il est temps de bouger d’ici. M’accordant une trêve, je me suis mise à scruter les titres des journaux du kiosque à proximité.

Et, soudain, je sentis des bras m’enlacer. Avec surprise, je n’ai rien vu venir, sauf le flou d’un grand sourire au loin, mais incertain. Longuement enlacée, je me souviens avoir levé et agrippé mes yeux vers ce bout de ciel gris parisien. Une force pleine de joie était en train de me soulever du sol. Un soubresaut, j’ai cru que j’allais décoller du sol. J’étais là, et elle; là. Une impression de temps suspendu dans les airs, et pourtant la Terre continue de tourner.

Deux personnes à contre courant de cette foule mouvante, deux âmes qui immobilisent l’espace, sans bruit, sans cri, au milieu de ce soir d’hiver. Deux sourires et des regards qui en disent plus qu’un long discours. Pas de mots, une émotion en silence. J’avais attendu, et elle était là, tout près, et c’était vrai sans éphémérité.

J’ai senti, du chaud, pas besoin de mots.

Sans dire le mot, juste un échange de mimes et de grands sourires, nous avons marché jusque dans un petit café. Flots de vie, flots d’espoirs : de ce que l’on a vécu avec ces sens perdus, ce que l’on a appris et que l’on espère encore comprendre. Des petits bouts de phrases écrites sur la serviette en papier. Une transmission de forces, d’idées timides, enrageantes et espérantes. On croit alors plus fort à un idéal en perte de vitesse, un idéal qui s’était au fil du temps éteint. L’idéal d’une vie régénérée, renouvelée : est ce possible?

Des mots parfois, simples, doux suffisent pour y voir, plus clair, rebattre en retraite, avec rage, folie et courage, dans le bon sens, pas celui de la perdition ni de la déroute.

On se croit seul, face aux épreuves, face à tout ces essentiels qui nous échappent, inexorablement. Face à cette loi du moindre effort, qui dilapident nos forces, nos efforts et nos combats.
On attend un être qui vous renvoie un écho à nous mêmes, qui fasse retentir ses cris étouffés de désespoir, et les transforment en joie de compréhension et de vie.
Et en silence, radieusement, cet être est là face à vous, là tout près, répondant sans mot à vos espoirs et renvoyant cette compréhension longtemps recherchée, dissimulée jusqu’à lors au milieu de tout ces êtres que l’on avait croisé ici et là. On parvient enfin à comprendre pourquoi échanger avec une personne vivant la même épreuve redonne une énergie, apporte de la compréhension à soi. On se sent moins étranger plus léger, face à ces aberrations qui vous amenuisent, font de votre quotidien un combat. Où chaque effort déployé ressemble à cette botte coincée dans la boue que l’on tente d’extirper du sol devenu bourreau. Où le temps qui défile ressemble à une avancée dans un gouffre où on pose à tâtons les pas et les mains sur le sol et les parois, pour avancer à l’aveugle et en sourdine, à la recherche d’une faille de lumière au milieu de l’obscurité béante; où à la recherche d’un son au milieu d’un écho assourdissant.
C’est l’acharnement qui vous revivifie, malgré les chutes qui vous mettent au sol, les crampes qui vous compriment les tempes, et les mots qui s’étiolent entre vos mains.

Alors on donne et on reçoit, en fraternité, secret, humanité. Toujours sans bruit, sans sons. Juste des mots écrits chargés de sens, de dissidences. Je me souviens encore de cette magie, cette magie qui emporte toutes les normes, tout les conformismes. Parce que , c’est essentiellement là, que l’on se sent un peu mieux compris, entendu, au milieu des vaines tentatives de compréhension que l’on a connu jusqu’à maintenant. On découvre ce que l’on ignorait, ce que l’on avait encore pas compris.
Les regards, le papier, les mots.

Plus de place, et puis ce temps qui file, que l’on voudrait retenir, arracher à la déferlante irrémédiable du compte à rebours, pour ralentir d’une minute ou deux. Le temps abrège et indique le départ.

Ce départ pour revenir quand?

Dans le train, je vois son visage par la fenêtre, je lui souris, articules  » Aurevoir, prends soin de toi ». Elle lit mes lèvres, de l’autre coté de la fenêtre. Nos regards se croisent, et mon regard s’embrume soudain. Le sien, non, reste plus vif. Dans le mien, je sens une tension lacrymale, déferlante, menaçante au fond de mes yeux, un sanglot lourd que je souhaite retenir de toutes mes forces. J’ai si honte de ma soudaine faiblesse. Surtout pas maintenant, ce n’est pas le moment de lâcher mes larmes. Une dictature de les retenir en urgence s’empare de moi. Elle me sourit. Je souris et la buée brouille mes lèvres. Ce petit amas de particule qui rend plus existant, plus vivant comme un écho plus invisible que les sons des mots prononcés, devenus sur la paroi, imperceptibles.
Le train avance, je l’aperçois chercher dans son sac.

19h45 : Je reçois un sms : «  Il faut garder espoir et continuer à se battre, je compte sur toi »
Je lui souris et me retourne, sans bruit. Le train s’en va, le mouvement perce l’espace et vacille. Un fracas de bruit de tunnel, les lumières, l’obscurité et des sons sourds, continuels.

Une géométrie de l’espace, de l’éloignement, où les liens perdurent avec ces petits mots en silence, sans bruit, rappelant la vie, l’existence en ces faibles échos qui ponctuent le quotidien. « Belle journée à toi, comment vas tu ? pensées, accroches-toi avec les yeux, tu as vu le ciel?, prends soin de toi, as tu ris aujourd’hui? « . Le temps passe, le fil de la vie s’effrite, mais les fibres de l’attachement subsistent en pointillé mais toujours fidèle et authentique. Le partage survit grace aux petits mots toujours peu dits, juste écrits mais qui transpercent le brouhaha environnant, l’incompréhension voisinante, le désespoir, laissant l’espérance être toujours vive, présente et présente.

Trois ans plus tard, un matin de mars. Je me lève encore embrumée de rêveries. L’esprit encore émergeant, le regard plein de nuit, dérangée par ces brins de lumières qui filtrent à travers le bois des volets. J’attrape une écharpe parmi l’arc en ciel qui trône dans le panier près du lit. Recherchant encore de l’obscurité, ce matin, ce sera l’écharpe Bleue nuit.

L’écharpe bleue autour du cou, le long du chemin, près des arbres en garde fou, le pas tantôt fébrile, tantôt tranquille, je lutte contre cette décadence qui me gouverne depuis tant d’années, le regard figé sur le chemin, recherchant un petit caillou, un dent de lyon ,un brin d’ombre à quoi m’agripper par illusion, cette petite chose immobile pour  me tenir, et me retenir. Ces pas laborieux et victorieux à la fois face à ce vent frais, oxygénant qui me rappelle de respirer, incessant qui s’invite entre les fibres de mon gilet que j’apprécie, jusqu’à faire frissonnait délicatement, lentement les pores de mon corps. C’est cette mouvance que je chéris le plus, cet instant où par la force de soi, du temps et des êtres, on parvient à poursuivre notre conquête de l’espace. L’immobilité m’a toujours plu, elle me conquit comme j’ai pu la conquérir avec force. Le silence m’a souvent bercée, il me séduit comme j’ai pu secrètement entendre milles choses à travers lui.

Dans ces instants, on songe aux gens que nous aimons, qui nous ont grandit et appris. Ces rencontres brèves, précieuses, qui vous ont bousculé, ravivé et vous font espérer encore parmi les présents.

15h50 : Le vibreur du téléphone m’avertit ; un sms : « elle est partie, elle ne s’est pas réveillée ».

Je lutte contre le vertige, le vacillement, tente de m’immobiliser, crispe mes pieds pour ne pas m’effondrer. Le souffle est court. Le contre-courant de la vie. La mémoire est là, dictant de se souvenir, d’où repartir et revenir. Un retour jusqu’au devant de la gare, et puis une mécanique qui défile. Le départ aux aurores. Une prière de courage pour partir. Le bruit des réacteurs, ces gens, ces mégots piétinés sur le béton, ce visage qui s’avance, un sourire flou, les bras autour de moi, la couleur du ciel gris, les regards, ce café d’abord chaud et devenu amer. Cette serviette en papier relief, lisse, devenue froissée que j’aurais du garder. Le dernier livre conseillé, le train avançant, la buée sur la fenêtre, le vacarme des wagons. Une prière d’apaisement pour arriver.  Une prière d’espoir pour revenir.

Comme une apnée vous mettant à Terre, l’Incroyable fait table rase au milieu des secondes qui filent. Pas de bruit, pas de sons, juste quelques mots renvoyant, la finalité de la vie. Tout s’évapore au milieu de la foule. Tout devient invisible, comme les particules de cette existence inspirée, expirée, jusqu’à lors et qui subitement prend fin, dans une aspiration sans issue, un suffoquement bref comme une régurgitation comprimée.

On a envie de revenir cruellement, précieusement en arrière : en dire plus à cet être qui fut réellement présent? Choyer plus cette force qui fut battante, accorder cette bénédiction au temps, à cet être si loin, si cher, si humain, célébrer la vie et les réveils, nos vies, nos battements. On tente par la pensée, le souvenir de s’agripper à eux.

Ma main s’agrippe à ce bout de tissu, sur ce tombé de rideau assourdissant, sur cette réalité que l’on souhaiterait toujours éphémère, et qui reste silencieuse, immobile, évaporante dans ces airs d’hiver et pas encore de printemps.

J’effleure cette écharpe, encore bleue, intacte de sa couleur et de son souvenir qui luit. Chaude de cette belle humanité partagée encore présente, gorgée de ces petits mots sourds, lourds de sens; écrits sur le petit bout de papier : « Tant qu’il y a de l’action, il y a de l’espoir ».

à F.

 

 

 

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