« on s’en va … pour de bon »

C’est la contemplation silencieuse des atlas, à plat ventre sur le tapis, entre dix et treize ans, qui donne ainsi l’envie de tout planter là.
Songez les régions comme le Banat, la Caspienne, le Cachemire, aux musiques qui y résonnent, aux regards qu’on y croise, aux idées qui vous y attendent…
Lorsque le désir résiste aux premières atteintes du bon sens, on lui cherche des raisons.
Et on en trouve qui ne valent rien. La vérité, c’est qu’on ne sais comment nommer ce qui vous pousse. Quelque chose en vous grandit et détache les amarres, jusqu’au jour où, pas trop sûr de soi, on s’en va pour de bon.

Nicolas Bouvier – L’usage du monde.

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Intuition.

L’intuition est à la raison ce que la conscience est à la vertu : le guide voilé, l’éclaireur souterrain, l’avertisseur inconnu, mais renseigné, la vigie sur la cime sombre. Là où le raisonnement s’arrête, l’intuition continue. L’escarpement des conjectures ne l’intimide pas. Elle a de la certitude en elle comme l’oiseau. L’intuition ouvre ses ailes et s’envole et plane majestueusement au-dessus de ce précipice, le possible. Elle est à l’aise dans l’insondable ; elle y va et vient ; elle s’y dilate ; elle y vit. Son appareil respiratoire est propre à l’infini. Par moments, elle s’abat sur quelque grand sommet, s’arrête et contemple. Elle voit le dedans.

Le raisonnement vulgaire rampe sur les surfaces ; l’intuition explore et scrute le dessous.

L’intuition, comme la conscience, est faite de clarté directe ; elle vient de plus loin que l’homme ; elle va au delà de l’homme ; elle est dans l’homme et dans le mystère ; ce qu’elle a d’indéfini finit toujours par arriver. Le prolongement de l’intuition, c’est Dieu. Et c’est parce qu’elle est surhumaine qu’il faut la croire ; c’est parce qu’elle est mystérieuse qu’il faut l’écouter ; c’est parce qu’elle semble obscure qu’elle est lumineuse.

Victor Hugo

Existence et sens.

En voyant la Création, et son renouvellement, en ce monde : on ne peut que s’émerveiller de l’admirabilité de l’être Humain et de sa force « impondérable' ».

Nous apprenons très tôt l’existence de nos Sens : nous en servons au quotidien, nous nous fions à eux : pour regarder le monde, nous nous fions à eux dans l’appréciation des gouts, des sons et des couleurs.

Dès le matin, les yeux s’ouvrent, les pieds touchent le sol, les petits bruits parviennent à nos oreilles, des odeurs flottent dans les airs …. et soudain des mots prononcés et des voix…

Et, au délà des sens, de la vue, du toucher, de tous ce que l’individu re-sens… Il existe bien d’autres merveilles aussi sacrées, aussi précieuses qui nous permettent de vivre et de sur-vivre dans notre intériorité : le coeur, la raison, la conscience.

Cette alchimie créatrice est là, en nous.

Car que devenons nous, sinon sans Elle? …

Moments

Il y a des moments où il faut se précipiter à la poursuite de l’espérance. L’air dans lequel on vivait, on le sent soudain qui se solidifie autour de vous comme du ciment.
Ce qui vivait autour de vous n’est plus qu’une peinture sur la pierre qui vous emmaillote .
C’est alors qu’il faut s’arracher et non pas fuir, mais poursuivre.
C’est l’effort le plus barbare du monde mais le plus beau.
Faire le premier pas.
Et puis les autres pas !


— Jean Giono

Reflets.

Il y a tant de reflets en nous mêmes, les reflets se croisent, s’entrecroisent, miment, suggèrent à l’autre, à tous ces autres… Mais nous ne pourrons jamais accéder réellement à ces tumultes et ces alchimies qui se jouent juste derrière ce film opaque qui fait de nous des êtres aux multiples miroitements en nous.

Il subsistera toujours une part de mystère : nos efforts de maîtrise de soi demeurent vains.

C’est ce qui est spectaculaire, car c’est en de rares moments que l’étonnant se produit, une force en nous jaillit, et nous apprenons à mieux nous comprendre, nous connaitre.

Secrets

Et c’est, en ces petits matins, quand on regarde, au levant, toutes ces petites choses accomplies, que l’on se rends encore compte de nos possibles.

L’existence est extraordinaire : à l’essence même de notre conscience s’y enchainent des pensées, nous amenant à regarder, à écouter des merveilles, à vivre des choses moins heureuses, moins belles … Les sourires, les joies, les larmes, les douleurs accompagnent notre cheminement, nos pas foulés au sol.

Ce sont tous ces moments, qui avec le temps nous enseignent au plus profond que nous renfermons bien des « Secrets » de possibles et de forces, en nous.

Moments qui nous amènent à brillamment, vivre.

 

Lettre aux capitaines

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Lettres aux capitaines.
« Le but de vos études n’est pas d’entasser dans votre esprit une certaine somme de notions, mais de vous faire pénétrer profondément dans la vie de la pensée, de vous apprendre à penser. Ce n’est pas autrement que par votre travail scolaire que vous y parviendrez. Vous ne vous intéressez pas à ce que vous faites parce que vous n’allez jamais au-delà de la surface des choses.

Les premiers obstacles vous arrêtent. Il faut vouloir les vaincre et alors vous toucherez les grandes beautés. Les chinoiseries de la syntaxe latine vous assomment mais au bout il y a Virgile, et il y a Tacite. L’histoire avec cette complexité si grande des faits et cette chronologie implacable, vous paraît un dédale fastidieux : pourtant elle est aussi passionnante que le plus beau des romans, car elle déroule à vos yeux le drame de l’humanité en marche à travers le temps vers sa destinée éternelle. Et la géographie ne vous montre-t-elle pas un drame étonnant : celui des éléments au cours des siècles et celui de l’homme enchaînant ses actes successifs sur théâtre d’une nature en proie elle-même aux révolutions lentes ou brutales, l’homme recevant des éléments non seulement des matériaux, mais dans une certaine mesure la forme de sa vie !

J’en sais même parmi vous pour qui les écrivains français sont rebutants et qui demeurent insensibles au rythme d’une phrase de Bossuet ou de Chateaubriand. D’autres au contraire trouvent les mathématiques affreusement arides, qui n’ont pas su découvrir leur beauté et leur grandeur propres. Partout vous vous arrêtez à mi-chemin et vous ne goûtez rien que du bout des lèvres. Or gardez-vous dans votre impatience d’être des hommes d’action, de négliger d’apprendre à penser, parce que vous resterez à jamais incomplets. Et pour conquérir la liberté de sa pensé il faut d’abord s’imposer certaines techniques, se plier à des mécanismes, acquérir laborieusement des notions de base. Ayez le courage de vous soumettre à une discipline ennuyeuse ; vous verrez quel enrichissement elle rendra possible. Je suis souvent frappé par votre insensibilité.

C’est que, vous arrêtant au premier obstacle, vous ne touchez à la réalité d’aucune chose, vous n’arrivez pas à vous débarrasser de tout l’artificiel de la vie moderne. Alors vous êtes incapables d’admiration. Si la faculté d’admirer était vive en vous, vous passeriez à travers tout ce que le travail scolaire offre d’ennuyeux pour atteindre la substance des choses, parce que vous auriez l’enthousiasme de la découverte. Mais tout vous est donné et vous ne découvrez rien. C’est même la raison profonde pour laquelle vous avez tant de mal à découvrir Dieu : vous ne sentez pas la réalité de la chose la plus humble et la plus proche, vous ne sentez pas non plus votre réalité propre, de Lui à vous le chemin est coupé. C’est que vous vivez dans un monde séparé de l’être. Ce chemin, je voudrais vous aider à le retrouver »

(André Charlier, Lettres aux capitaines).