Lettre aux capitaines

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Lettres aux capitaines.
« Le but de vos études n’est pas d’entasser dans votre esprit une certaine somme de notions, mais de vous faire pénétrer profondément dans la vie de la pensée, de vous apprendre à penser. Ce n’est pas autrement que par votre travail scolaire que vous y parviendrez. Vous ne vous intéressez pas à ce que vous faites parce que vous n’allez jamais au-delà de la surface des choses.

Les premiers obstacles vous arrêtent. Il faut vouloir les vaincre et alors vous toucherez les grandes beautés. Les chinoiseries de la syntaxe latine vous assomment mais au bout il y a Virgile, et il y a Tacite. L’histoire avec cette complexité si grande des faits et cette chronologie implacable, vous paraît un dédale fastidieux : pourtant elle est aussi passionnante que le plus beau des romans, car elle déroule à vos yeux le drame de l’humanité en marche à travers le temps vers sa destinée éternelle. Et la géographie ne vous montre-t-elle pas un drame étonnant : celui des éléments au cours des siècles et celui de l’homme enchaînant ses actes successifs sur théâtre d’une nature en proie elle-même aux révolutions lentes ou brutales, l’homme recevant des éléments non seulement des matériaux, mais dans une certaine mesure la forme de sa vie !

J’en sais même parmi vous pour qui les écrivains français sont rebutants et qui demeurent insensibles au rythme d’une phrase de Bossuet ou de Chateaubriand. D’autres au contraire trouvent les mathématiques affreusement arides, qui n’ont pas su découvrir leur beauté et leur grandeur propres. Partout vous vous arrêtez à mi-chemin et vous ne goûtez rien que du bout des lèvres. Or gardez-vous dans votre impatience d’être des hommes d’action, de négliger d’apprendre à penser, parce que vous resterez à jamais incomplets. Et pour conquérir la liberté de sa pensé il faut d’abord s’imposer certaines techniques, se plier à des mécanismes, acquérir laborieusement des notions de base. Ayez le courage de vous soumettre à une discipline ennuyeuse ; vous verrez quel enrichissement elle rendra possible. Je suis souvent frappé par votre insensibilité.

C’est que, vous arrêtant au premier obstacle, vous ne touchez à la réalité d’aucune chose, vous n’arrivez pas à vous débarrasser de tout l’artificiel de la vie moderne. Alors vous êtes incapables d’admiration. Si la faculté d’admirer était vive en vous, vous passeriez à travers tout ce que le travail scolaire offre d’ennuyeux pour atteindre la substance des choses, parce que vous auriez l’enthousiasme de la découverte. Mais tout vous est donné et vous ne découvrez rien. C’est même la raison profonde pour laquelle vous avez tant de mal à découvrir Dieu : vous ne sentez pas la réalité de la chose la plus humble et la plus proche, vous ne sentez pas non plus votre réalité propre, de Lui à vous le chemin est coupé. C’est que vous vivez dans un monde séparé de l’être. Ce chemin, je voudrais vous aider à le retrouver »

(André Charlier, Lettres aux capitaines).

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Le peu qui comble dans une immensité.

Le désert, c’est aussi l’apprentissage de la soustraction. Deux litres et demi d’eau par personne et par jour, une nourriture frugale, quelques livres, peu de paroles. Les veillées du soir sont consacrées aux légendes, aux contes, au rire. Le reste appartient à la méditation, au spirituel. Le cerveau met le cap en avant. Nous sommes enfin débarrassés des futilités, des inutilités, des bavardages. L’homme, cette étincelle entre deux gouffres, trace ici un chemin qui s’effacera après son passage (…). Theodore Monod.