Force

Étiquettes

, ,

C’est par un continuel effort que je puis créer. Ma tendance est de rouler à l’immobilité. Ma pente la plus profonde, la plus sûre, c’est le silence et le geste quotidien. Pour échapper au divertissement, à la fascination du machinal, il m’a fallu des années d’obstination. Mais je sais que je me tiens debout par cet effort même et que si je cessais un seul instant d’y croire je roulerais dans le précipice. C’est ainsi que je me tiens hors de la maladie et du renoncement, dressant la tête de toutes mes forces pour respirer et pour vaincre. C’est ma façon de désespérer et c’est ma façon d’en guérir.

Albert Camus, CARNETS II. Janvier 1942-mars 1951 (1964)

Le verre de thé.

1421063_513130825464289_812609145_oLe verre de Thé.

J’ai envie d’un verre de thé, je veux faire du thé.
Je me lève, je traverse l’espace et « le temps » pour m’approcher des matières liquides, solides pour faire du thé.
Je sélectionne, j’assemble et je modifie ces matières pour parvenir à l’élément « thé ».
Après quelques minutes, j’ai fait du thé… concrètement.

Parfois, je me surprends à observer et à m’observer dans ces successions d’actes qui font rupture avec ce monde visible qui nous entoure.

Il y a bien des forces physiques et aussi non physiques, s’apparentant à de l’impalpable, qui siègent en notre esprit, notre cœur, et qui gouvernent nos paroles, nos actes et nos comportements. Cela est une certitude.

Mais en même temps, comment décidons-nous, en un laps de temps infime de mettre du concret dans ce qui était abstrait en nous, à l’état brut intérieur, non extériorisé ?

Qu’est ce qui automatise toute cette alchimie, de penser, de parler et d’agir et qu’est-ce qui peut aussi la suspendre tout comme la rompre ? …

En y pensant, il faut que je boive mon thé, sinon il va refroidir.

Espèce / Espace

Étiquettes

, ,

J’aimerais qu’il existe des lieux stables, immobiles, intangibles, intouchés et presque intouchables, immuables, enracinés ; des lieux qui seraient des références, des points de départ, des sources ;
Mon pays natal, le berceau de ma famille, la maison où je serais né, l’arbre que j’aurais vu grandir (que mon père aurait planté le jour de ma naissance), le grenier de mon enfance empli de souvenirs intacts…
De tels lieux n’existent pas, et c’est parce qu’ils n’existent pas que l’espace devient question, cesse d’être évidence, cesse d’être incorporé, cesse d’être approprié. L’espace est un doute : il me faut sans cesse le marquer, le désigner ; il n’est jamais à moi, il ne m’est jamais donné, il faut que j’en fasse la conquête.
Mes espaces sont fragiles : le temps va les user, va les détruire : rien ne ressemblera plus à ce qui était, mes souvenirs me trahiront, l’oubli s’infiltrera dans ma mémoire, je regarderai sans les reconnaître quelques photos jaunies aux bords tout cassés. Il n’y aura plus écrit en lettres de porcelaine blanche collées en arc de cercle sur la glace du petit café de la rue Coquillière : « Ici, on consulte le bottin » et « Casse-croûte à toute heure« .
L’espace fond comme le sable coule entre les doigts. Le temps l’emporte et ne m’en laisse que des lambeaux informes :
Ecrire : essayer méticuleusement de retenir quelque chose, de faire survivre quelque chose : arracher quelques bribes précises au vide qui se creuse, laisser, quelque part, un sillon, une trace, une marque ou quelques signes.
Espèces d’espaces. Georges Perec.

Le géographe, Johannes Vermeer.

1601126_516615191782519_110866557_n

«Dans Vermeer, point de noir. Ni barbouillage, ni escamotage. Il fait clair partout, au revers d’un fauteuil, d’une table ou d’un clavecin, comme auprès de la fenêtre. Seulement, chaque objet ajuste sa pénombre et mêle ses reflets aux rayons .ambiants. C’est à cette exactitude de la lumière que Vermeer doit encore l’harmonie de son coloris. Dans ses tableaux comme dans la nature, les couleurs antipathiques, par exemple le jaune et le bleu, qu’il affectionne surtout, ne distordent plus. Il fait aller ensemble des tons extrêmement éloignés, passant du mineur le plus tendre jusqu’à la puissance la plus exaltée. L’éclat, l’énergie, la finesse, la variété, l’imprévu, la bizarrerie, je ne sais quoi de rare et d’attrayant, il a tous ces dons des coloristes hardis, pour qui la lumière est une magicienne inépuisable.»
THÉOPHILE THORÉ, «Johannes Ver Meer de Delft», Gazette des beaux-arts, 1866.

L’astronome , Johannes Vermeer

Étiquettes

10155303_517045165072855_1495065887_n

L’astronome.

L’astronome, Johannes Vermeer

Quel est le sujet du tableau de Vermeer reproduit plus haut ? La lumière ? La couleur ? Le silence ? La science ? L’astronome de Vermeer est sérieux mais serein. Il tourne doucement le globe céleste. Une draperie veloutée recouvre une partie de la surface de la table près d’un livre d’astronomie. On entrevoit un compas et un astrolabe en partie cachés mais illuminés par un flot de lumière entrant par la fenêtre.

Que deviendrait la scène sans cette lumière ? Imaginez que la fenêtre est murée. Dans ce chef-d’œuvre, j’interprète cette lumière qui inonde l’astronome et les symboles de sa science comme une métaphore de la sensibilité qui donne chaleur et couleur à notre rapport au monde. Cette scène intimiste est pour moi une allégorie de notre lien avec l’univers. Que serait pour nous la science dans le noir ou la lumière sans savoir ?

Jocelyn Giroux.

http://encyclopedie.homovivens.org/documents/insensibilite_mere_des_deraisons